Interview de John Holland (S4lem)

Traduction originellement parue sur le blog New Wayve.

Interview de John Holland pour le bien-nommé ‘Butt magazine’ (oui John est gay)

Interview faite par Michael Bullock et publiée le 1er décembre 2008

Version originale : http://www.buttmagazine.com/magazine/interviews/john-holland/

 

Je n’ai jamais connu une personne qui utilisait le mot ‘genre’ autant que John Holland. Pour lui c’est, genre, un nom, un verbe, un adverbe et un adjectif – tout ça à la fois. Il parait que c’est banal dans le Michigan, où il a grandi. John vient d’une famille de musiciens, sa mère enseigne la harpe et son père l’alto. Lui a appris le piano à l’âge de 5 ans. Adolescent, il est tombé dans la drogue et la prostitution, mais quand il a eu 20 ans ses amis Jack Donoghue et Heather Marlatt l’ont convaincu de se tourner vers la musique à la place. Deux années plus tard ils ont formé l’excellent groupe Salem, qui mélange des genres a priori totalement opposés : Gothique, Juke, Electronique et Hip-Hop. Leur EP de quatre titres ‘Yes, I Smoke Crack’ est sorti en édition limitée en vinyle blanc et est déjà épuisé.

Pourquoi te prostituais-tu quand tu étais ado ? Pour l’adrénaline ?

John: Non. Pour pouvoir me payer mes drogues.

Ah oui ? Quelles drogues ?

Ben, j’étais accro à la coke et à l’héroïne – Je me faisais des Speed Balls [mélange des deux].

Tes amis étaient au courant ?

Mon amie Heather, qui est aussi dans Salem, savait. Mes autres amis le savaient plus ou moins. Mais je faisais ça quand j’avais genre 16 ou 17 ans. J’ai grandi dans le Michigan, et j’avais juste à aller genre à la station-service et traîner, genre j’étais derrière le magasin et, tu sais, les mecs venaient et bla bla bla. Mais ensuite, enfin quand je suis allé à Chicago…

Attends un peu là ! Tu allais à la station-service et les types s’arrêtaient juste comme ça ? Ils étaient comment ?

Ben juste des mecs quoi. Certains étaient assez canons, parce qu’ils étaient vraiment du genre white trash et, bon, la plupart étaient probablement mariés. D’autres par contre étaient du genre gros et moches. Mais je ne me faisais pas beaucoup de fric là-bas. C’était genre le Michigan pauvre. Mais quand je suis allé à Chicago, j’ai commencé à me faire, genre, pas mal de fric.

Donc la majorité était des homos refoulés ?

Ouais, genre ils voulaient baiser un mec mais ne pouvaient pas à cause de leur mariage.

Comment ça fonctionnait ? Ils savaient que tu te trouvais là ? Comment est-ce que tu les abordais ?

Ouais, je me plantais là et ils avaient qu’à s’arrêter et ils disaient genre, ‘Hey, tu cherches un rencard ?’ et je répondais genre, ‘Yep.’ (rires) Mais à Chicago je pouvais ruser pour le taxi. J’avais juste à monter dans un taxi et faire genre, ‘Hey, j’ai pas d’argent. On peut s’arranger ?’ Et ils me conduisaient dans un endroit isolé et c’était genre eux qui me baisaient, ou moi qui faisais d’autres trucs, les sucer ou les branler… et j’avais pas besoin de payer, mais eux me filaient du fric. J’avais plein de clients avec les taxis.

Qu’est-ce que tu veux dire ? Qu’il y a beaucoup de chauffeurs de taxi gays à Chicago ?

Ben, peut-être pas tous gays, mais en tout cas super excités. T’as juste à leur faire signe et à faire genre, ‘Hey, j’ai pas d’argent’ et ils savent de quoi tu veux parler. Il y avait un IHOP (International House of Pancakes – [chaîne de restaurants américaine]) près de Boystown, dans la zone gay de Chicago, et on allait à l’arrière sur leur parking pour baiser. Moi et une poignée d’autres mecs. Les gens avaient qu’à s’amener et prendre celui qu’ils voulaient.

Vraiment ? Tout un groupe ? Et tu te faisais combien environ ?

Je pouvais me faire genre $2,000 pour me faire baiser.

Quoi ?! En un weekend ?

Non, juste en une nuit.

Ce genre de prix n’est pas celui de la prostitution de luxe ?

Ben en fait je mens un peu, genre ça m’est seulement arrivé quelques fois. Mais tu commences juste comme ça, genre ‘$2,000 ?’ et ils te disent oui ou non. S’ils sont genre ‘Non’, là tu baisses ton prix.

Et des gens te donnaient $2,000 ?

Ouais. Et ensuite je m’achetais mes drogues.

Tu es allé à la fac ?

Ouais. Je suis allé à la School of the Art Institute of Chicago — pour faire du dessin et de l’installation [style d’art contemporain où l’espace devient matériau].

Tu es allé au bout de ton cursus ?

Non. J’étais bien parti pour, mais genre durant ma dernière année j’étais vraiment dans un état lamentable. Enfin, j’étais un pur drogué quoi. Je n’allais jamais en cours et je prenais des tas de drogues et buvais genre quasiment 2 litres de Whisky par jour. J’en avais juste jamais assez.

Quand tu étais accro, tu cherchais quoi en planant ?

Ben, je suis une personne du genre pas mal déprimée…

Il s’agissait donc d’un échappatoire ?

Ouais. Je ne me sens jamais vraiment bien, genre sauf quand je me drogue ou je bois, parce que je suis… Je veux dire, on ne peut pas dire que j’ai eu une vie difficile, mes parents sont géniaux, mais il m’est arrivé pas mal de trucs merdiques depuis que je suis tout petit.

Et comment es-tu passé de drogué dépravé à membre d’un groupe ?

Ben le groupe s’est fait de cette façon : Jack et moi faisions de la musique à Chicago à l’époque où j’étais complètement bousillé et il était genre vachement inquiet. Il n’aime pas quand je fais ce type de trucs. Et puis Heather est venue vivre avec moi pendant 2 mois et c’est comme ça que ça a commencé et qu’on a formé Salem.

Alors c’était il y a deux ans ?

Ouais.

Comment as-tu connu Heather ?

Je l’ai rencontrée au lycée dans le Michigan. C’était une terminale et moi j’étais en seconde, et on est devenus amis.

Et comment as-tu rencontré Jack ?

J’ai rencontré Jack à Chicago quand j’étais étudiant. Il est venu me voir à mon boulot un jour. Je travaillais chez American Apparel et la première chose qu’il m’a dite c’est : ‘Tu ne peux plus avoir d’autres amis en dehors de Jesse et moi.’ Je sortais avec un mec à cette époque et Jack m’a dit genre ‘Tu ne peux pas sortir avec lui. Tu dois te déconnecter de tous les gens que tu connais et si tu veux parler à l’un d’eux, écris-le et on regardera ça avant de te dire si oui ou non tu peux lui parler.’ C’était notre premier contact.

Et tu as trouvé que c’était une bonne idée ?

Ouais, parce que c’est genre le mec le plus canon que j’ai jamais rencontré. Alors j’ai fait genre ‘Ok’, mais je n’allais pas vraiment le faire.

Il est plus jeune que toi ?

Ouais, il a 20 ans maintenant, donc à l’époque il en avait 18.

Mais c’était quoi son délire ? Pourquoi est-ce qu’il croyait qu’il pouvait te dire tout ça ? Est-ce que c’était un trip sadomaso ?

Non, c’était pas ça. Il a une personnalité difficile à expliquer, mais je crois que c’était une blague. C’était, genre, sa manière de dire ‘J’ai envie d’être ton ami.’

Pourquoi dis-tu que c’est le type le plus canon que tu aies connu ?

Parce que c’est le cas. Il a, genre, des lèvres pulpeuses, et le corps d’un homme avec le visage d’un garçon – tu vois ce que je veux dire ?

Alors vous avez couché ensemble ?

On est sortis ensemble quelques fois.

Mais vous n’êtes pas ensemble ?

Ben, on est très proches quoi.

Mais ça n’a pas marché sexuellement ?

Il a ce drôle de trip, c’est du genre, ‘Je ne suis pas attiré par les gens que je respecte.’ Tu vois Simplet dans Blanche-Neige ? C’est ce genre de personnes qui l’attirent.

Je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un fantasmant sur Simplet.

Ouais, ben lui aime les gens qui sont, genre, débiles.

C’est un dominant ?

Ah ça oui. Il ne se fera jamais baiser.

Mais il veut baiser une personne débile ?

Ouais, c’est ça.

Alors vous avez décidé de faire de la musique au lieu de coucher ensemble ?

Ouais. Il faisait du Juke [une sorte de danse qui se pratique sur des beats rapides, notamment de la house].

Est-ce que le Juke est populaire à Chicago ?

C’est là que ça a été créé. Le Juke et le Footwork [autre danse similaire].

Le Footwork ? Je ne connais pas.

C’est comme le Juke mais ça fait plus club, ça fait aussi plus ghetto.

Comment décrirais-tu le Juke ?

Le Juke c’est, euh, quelqu’un qui serait genre, ‘Git down low, git down low, git down low,’ ou genre, ‘Fuck yo bitch, fuck yo bitch’ — c’est répéter rapidement la même chose plusieurs fois. Mais le Footwork c’est plus du genre…ben, en fait la différence est dans la danse. Il y a une danse pour chaque. Le Footwork c’est quand les gars dansent en ne bougeant que les jambes et pas les bras, mais leurs pieds font des trucs de folie. Et le Juke c’est tout le corps.

En quoi est-ce différent du Crunking ?

C’est complètement différent, parce que le Footwork et le Juke ne sont pas aussi dansants, ils ne sont même pas dansants du tout. Tout se joue dans les jambes.

J’ai du mal à te voir comme un danseur. Je me trompe ?

J’aimerais bien. Je ne sais pas danser, mais j’aime vraiment la musique.

Donc Jack faisait du Juke ? Et toi tu faisais de la musique de ton côté ?

Ouais, j’en faisais sous le nom de WHORE-CE.

Quel genre de musique ? La même que Salem ?

Un peu différente, plus dance.

Je n’arrive pas à me l’imaginer.

(rires) Ben, j’étais sous speed, alors je restais debout toute la nuit et faisais ces putains de titres dance. C’était plus dansant, plus rythmé. Et puis Jack et moi sommes devenus amis. Jack fait tous les beats. Enfin, parfois je les fais, parfois c’est lui.

Et comment Heather est-elle arrivée ? Est-ce que tu l’as présentée à Jack et elle a dit ‘Je suis là, faisons de la musique ?’

Ouais, plus ou moins.

Et pourquoi le groupe s’appelle-t-il Salem ?

A cause du procès des sorcières de Salem. Pourquoi pas ?

Vous êtes des sorciers ?

J’aimerais en être un, mais non.

Et ça ne t’énerve pas que les gens décrivent le groupe comme gothique ?

Je m’en fiche.

Comment décrirais-tu ta musique ?

J’en sais rien. C’est chiant quand les gens disent des conneries du genre ‘Electro/punk’ bla bla bla…

Quel serait le meilleur terme si je devais la décrire à un ami ?

Electronique.

Tu n’aimes pas ‘Electro Gothique avec des influences Juke’?

Ouais, c’est pas mal. Mais je me demande pourquoi tout le monde pense que c’est Gothique.

Parce que vous vous appelez Salem.

Ouais. (rires) Tu veux une cigarette ?

Merci. C’est toi qui as nommé l’album ‘Yes, I Smoke Crack’ ?

Je ne me souviens plus. Mais il y avait une raison, j’ai dû le voir quelque part.

Tu fumes du crack ?

J’ai eu ma période, ouais. Je couchais avec un mec qui était un vrai drogué au crack et j’ai commencé à en fumer aussi, quand j’étais dans le Michigan. Mais ce n’est plus le cas.

C’était une drogue du sexe ?

Non. Ca nous arrivait de fumer un tas de crack et de baiser toute la nuit, mais c’était rare. Il m’avait donné des blocs de cristaux et une pipe et j’ai commencé à en fumer régulièrement, mais j’ai fini par me sentir mal parce que ça me filait des crises d’angoisse. Je ne sais pas, je me suis dit genre ‘Yes, I Smoke Crack’ est un bon titre, ça s’arrête là…

Tu as rompu avec ce type ?

Il a déménagé. Je n’ai aucune idée de là où il vit désormais. Mais on ne sortait pas ensemble, je le baisais, on fumait du crack, et voilà.

Tu te drogues en ce moment ?

Non, mais j’ai comme qui dirait envie de prendre du speed en fait.

Maintenant ?

Ouais. J’en ai un peu, tu en veux ?

Ok. Je n’ai jamais pris de speed, qu’est-ce que ça fait ?

C’est genre juste pour te donner de l’énergie et te faire te sentir bien.

Que fais-tu d’autre dans Salem à part les beats ?

Je chante et je joue du synthé et de la guitare.

Tu chantes ? Sur quelles chansons chantes-tu ?

Ben, je chante sur toutes les chansons. Si Heather chante, ce n’est qu’elle, mais sinon c’est toujours moi. Sur les chansons où le chant est très ralenti, c’est ma voix.

Ah, c’est toi ? Et bien, c’est une raison de plus pour que les gens trouvent ça gothique, ta voix fait très démoniaque.

Ouais, je ne prétends pas que ce n’est pas sombre. La voix de Heather est très angélique, quant au rap de Jack, ça fait vraiment gangsta.

Ouais, il rappe en trafiquant sa voix pour qu’elle soit très lente et grave. On a l’impression d’entendre un mec black plus âgé. Je ne me l’imaginais pas blanc et jeune. C’est un fan de hip-hop ?

Ouais, on l’est tous.

Tu aimes quoi ?

J’aime Three 6 Mafia, Twista, plein de trucs différents. J’aime beaucoup Lil’ Wayne aussi. En fait, j’aime pas mal de groupes de rap et des trucs genre Debussy.

Je ne les connais pas.

Non, ce n’est pas un groupe. C’était un compositeur de musique classique. Je te ferai écouter. J’aime tous les genres musicaux. Enfin je n’aime pas trop la musique country, sauf la chanson de Tammy Wynette, ‘Stand by Your Man’.

Pourquoi celle-là ?

Elle est superbe! (rires) Oh et Mariah Carey.

Tu plaisantes ?

J’adore Mariah Carey. C’est, genre, l’une de mes chanteuses préférées.

Pourquoi ?

Elle est tellement douée. Elle a la voix d’un ange, je te jure.

Donc – sans rire – tu es vraiment fan de Mariah Carey ?

Ouais !

Mais jamais tu ne ferais le même genre de musique ?

Ben, à vrai dire, si je chantais aussi bien qu’elle je le ferais. Je chanterais comme ça sur la musique qu’on fait actuellement.

Heather a un chant vraiment angélique. Tu pourrais peut-être l’encourager à chanter plus fort.

Mariah Carey ne chante pas fort !

Ben, elle arrive à chanter toutes les notes dans chaque chanson.

Ben ça ne veut pas dire qu’elle chante fort, ça veut juste dire qu’elle est vraiment douée.

Alors tu l’admires vraiment beaucoup ?

Tu ne peux pas savoir à quel point j’adore Mariah Carey.

Ca me semble clair… Sinon, pourquoi avoir repris ‘Streets of Philadelphia’ ?

Et bien, parce qu’on aime cette chanson. C’est aussi simple que ça. La chanson de Bruce Springsteen est bien, et on regardait le film Philadelphia où elle est jouée au début. On a juste eu envie de la reprendre.

Pourquoi avoir enlevé le mot ‘Philadelphia’ du refrain ?

Juste pour signifier que ce n’est pas la ville qui importe le plus.

En écoutant votre musique, je n’aurais jamais pensé que Jack et toi étiez gays.

Ce n’est pas gay du tout, on a rien à voir avec la culture gay, hormis pour certaines chansons où je parle de mecs que j’aime.

Oh, donc ce sont des chansons d’amour ?

Non. Plutôt des chansons de viol. (rires) Mais pas pour toutes, car Heather aussi écrit les textes.

Puisque tu ne peux pas sortir avec Jack, que cherches-tu ?

Je cherche un amusement.

Tu es un dominant en ce moment ?

Je peux être les deux. Genre, je peux laisser quelqu’un me baiser mais, enfin, c’est chiant. Quand je me prostituais j’étais un vrai nymphomane, je baisais tout le temps. Mais maintenant je prends pas mal de médocs parce que, enfin, j’ai des problèmes, (rires) donc je n’ai plus vraiment de libido.

Tu arrives à faire de la musique sans libido ?

Oh ouais. Le sexe n’a rien à voir avec la musique.

Vraiment ? Les rythmes ? Le beat ? Rien ?

Rien. Avant j’adorais le sexe, mais aujourd’hui je m’en fous.

Alors si ce n’est pas Jack, c’est qui ?

Si je ne peux pas avoir Jack j’aurais un mec genre gangsta ou un bûcheron canon. (rires) Mais définitivement un gangsta – ils m’excitent à fond. Ou genre un bûcheron avec une longue barbe.

Et un gros bide ?

Ah non. Oh, en fait ça m’est égal. Un bide c’est bien, mais un bûcheron maigre c’est mieux. Mais je suis surtout attiré par les gangstas, le problème c’est que les gangstas gays ne sortent qu’entre eux.

Alors avec ce look un peu death-metal, tu peux te taper un gangsta gay ?

Ca ne m’est jamais arrivé.

Donc c’est juste un fantasme. Est-ce que les bûcherons sont comme des ours ou comme des loups [communautés gays] ?

Non, ce ne sont ni des ours ni des loups.

Quelle est la différence ?

Les ours font partie de la culture gay, mais les bûcherons ce sont juste des mecs barbus, beaux et trapus – du genre bien bâtis. Ils peuvent chasser ou aimer vivre à l’extérieur, mais ce n’est pas obligé. Et ils préfèrent définitivement baiser avec des mecs, mais ce n’est pas ce qui les définit.

Tu as déjà couché avec un bûcheron ?

Ouais, bien sûr.

Et où trouve-t-on un bûcheron ?

Dans le Michigan.

 

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